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Édouard Vien, peintures de spécialité
I knock out you, stupid chose!
Colette
Il y a, dans l’imagerie troublante d’Édouard Vien, quelque chose de l’ordre d’une lutte secrète. Celle que l’on mènerait chez soi, sans nul témoin, pour restituer au ciel un oiseau confus, piégé dans un intérieur. L’effort requiert une certaine vigueur du geste et de l’application stratège, de la bienveillance également – tout autant de qualités d’action sans lesquelles le monde ne pourrait être sauvé de sa cocasserie.
Ce sont ces qualités qui se retrouvent dans les dessins, gouaches, aquarelles et collages, souvent de technique mixte et de format modeste, qu’Édouard Vien imagine, compose et accumule à la manière d’un journal de choses vues ou fantasmées. Versatile, son œuvre semble se tenir à l’écart du torrent contemporain des images et vit au rythme de son propre flux. L’ensemble trace les frontières d’une autarcie accueillante, régulée par des valeurs demeurant à dessein énigmatiques. Tantôt sombres (scène mosellane de crime forestier, fleurs déçues), tantôt franchement comiques (bestiaires incongrus, jouets, cigaroquettes et autres créatures-valises), ses peintures empruntent généralement à la gestuelle désordonnée de la bad painting. Pour preuve, sa série italienne Les Pouilleuses, avec ses végétations matissiennes tortueuses et ses choses déçues, ou ses portraits de vaches franc-comtoises à la Jacqueline de Jong, figurant les bêtes ruminantes et observatrices dans une variété de postures, en situation naturelle ou ironiquement schématisées pour leur découpe future.
Parallèlement à ses gouaches vivaces et agitées, l’artiste vit d’écarts vers le royaume plus immédiatement lisible de l’illustration. Son embardée inattendue vers les codes du pictogramme pop, un genre dans lequel il excelle avec joyeuseté et drôlerie le temps d’un projet liant l’image au langage, est l’occasion d’une réflexion sérielle et déjantée sur les bas-côtés de l’environnement routier. Dans un cas comme l’autre, les effets sont maîtrisés avec humilité, et l’intelligence de l’approche palpable à tous les niveaux. Cette acuité, cette aptitude à densifier le réel par l’idée et la forme, sont le signe d’une véritable force d’absorption des imaginaires et d’une réelle sensibilité de l’artiste à ce qui provoque, chez chacune et chacun d’entre nous, un état de stupeur visuelle.
Qu’elles révèlent les miroitements d’acier d’une cafetière attiédie, la mathématique d’un coin d’évier encombré ou le museau d’un bidet vu de nuit sur fond rougeoyant, les images d’Édouard Vien sont celles d’un enfant parmi les sortilèges, doublé d’un peintre de spécialité.
Victor Claass
Paris, février 2026